Lors du premier festival du château de Verchaüs, mi-juin, Marcher depuis la nuit des temps a été invité à apprendre à mieux lire les traces du vivant, d’hier à aujourd’hui
par Patricia Guillermin
Situé à Viviers, en Ardèche, le Château de Verchaüs est un lieu mutualisé de créations artistiques pluridisciplinaires, orienté autour de trois domaines artistiques : l’art contemporain, les métiers d’art et le spectacle vivant. En juin, le collectif a organisé un festival sur le thème des traces ou Comment apprendre à mieux lire les traces du vivant, d’hier à aujourd’hui. Dans cette démarche résolument pluridisciplinaire, artistes et scientifiques se sont rencontrés pour partager.
L’équipe de Marcher depuis la nuit des temps était présente à travers l’exposition des dessins de Tom Joseph, une performance de Georges Matichard et de Jean-Guillaume Bordes alors que Patricia Guillermin animait et participait à plusieurs discussions entre archéologues préhistoriens, naturalistes et artistes.
Une occasion de rencontres avec Guillaume Mazille, photographe animalier, Simon Bugnon, photographe naturaliste, Lisa Van Baaren, artiste plasticienne, Nicolas Lateur, archéologue du département, membre de l’équipe scientifique de la grotte Chauvet, Béatrice et Gilbert Cochet, naturalistes, l’équipe de fouilles du site de Mas Aguilhon avec son responsable Antonin Tomasso qui a présenté des modules pédagogiques avec l’association Arkeodidacte ainsi qu’Hélène Salomon et Claire Chanteraud du laboratoire Edytem qui ont improvisé un atelier autour de la caractérisation des ocres alors qu’elles finissaient tout juste leurs prospections. Voilà un très bel exemple du mélange des réseaux entre différents univers ! Tout cela dans la joie et la bonne humeur avec moultes discussions et partages stimulants…
Les discussions ont vu émerger des traces comme autant de vecteurs qui mettent en mouvement. Le fait que ces éléments soient, par définition, incomplets incite notre imaginaire à combler les manques… Le.a chercheureuse qui travaille sur les traces du passé est donc partie prenante de son objet d’étude : iel recrée dans le présent une forme inspirée d’un autre temps.
Cela commence par voir et reconnaître la trace… il y a une connaissance de la trace, un regard qui s’affine et surtout une attitude. En mettant en parallèle la démarche d’un photographe naturaliste – en l’occurrence Simon Bugnon- et celle d’un chercheur de la grotte Chauvet -Nicolas Lateur, on découvre que le regard est tout autre dans une posture ouverte et contemplative. L’information est traitée différemment par le corps et l’esprit, tous les sens sont mobilisés et alors le regard change, la connexion au lieu se modifie, une harmonie émerge, une synthèse limite inconsciente des informations peut être faite et c’est là qu’il est possible de voir l’inattendu, le surprenant. Il est alors temps de resserrer la focale, changer la posture pour se concentrer sur la trace… La question de la préservation de ces traces est aussi évoquée, souvent fragiles, elles sont favorisées dans certains milieux préservés.
Redéfinir collectivement notre rapport au monde
La question des milieux naturels préservés a aussi été évoquée, notamment les réserves naturelles, où la place de l’humain reste peut-être à préciser… Les réserves sont des lieux où on expérimente un autre rapport au sauvage. Ce sont des lieux privilégiés de lecture de traces et de lien au vivant, avec l’enjeu de savoir comment relier les réserves entre elles… Quelle démarche favoriser, nous, êtres humains ? L’envie de créer des espaces temps où le ralentissement est de mise pour permettre une harmonie, une possibilité de se relier, tel un mycélium inter-espèce qui se développe entre humain et non-humain. Toutes proportions gardées, l’injonction de « faire corps » avec l’animal telle que la vit Guillaume Mazille ne fait-elle pas écho à cela ?
Si un environnement favorise l’éveil de notre sensibilité et suscite nos sens, cela peut aider à donner du sens et redéfinir notre rapport au monde, si possible de manière collective. La communication devient plurielle entre humains quand on se branche sur une certaine fréquence vibratoire. Cela ne peut se faire que de proche en proche, c’est ce qu’évoque Maëlle Mietton de la compagnie M is for magic quand elle déploie des actions d’éducation artistique et culturelle dans les territoires pour des petits groupes. Pour elle, il est important de resserrer ce périmètre au plus proche des publics. Le patrimoine, considéré comme élément constitutif de traces du passé, est un vecteur qui peut être mobilisé très favorablement dans ce type de démarche.
C’est en partie la voie que prend le collectif Marcher depuis la nuit des temps : agir sur des territoires de proximité avec les publics, et s’attacher à créer des espaces temps favorables à la connexion au vivant. L’intention est de faire vibrer des cordes sensibles, archaïques, profondes, intimes et ancestrales qui nous relient tous et nous connectent au vivant.

Rives sauvages
extrait lu par Simon Bugnon, photographe naturaliste
Pendant ce week-end, il y a eu un partage assez incroyable, avec une projection de photos de Simon Bugnon accompagnée d’une lecture de texte et de musique : un espace-temps en suspend avec un plongeon vertigineux dans l’intime et une invitation claire à faire vibrer nos cordes sensibles. En voici un extrait comme écho aux échanges ultérieurs :
« Dans cette contemplation, les constructions sociales et les concepts tenaces peuvent enfin s’effacer. L’amour peut inonder ton regard, et les pensées se perdre dans les profondeurs où finissent les illusions. Dans la dissolution des croyances, des vieilles identités, l’appartenance au monde t’apparaît. Et avec elle, le sens profond de la beauté. Cette part sauvage, primordiale, avec sa terrible vérité, elle t’est vitale, tu ne peux pas t’en passer. N’oublie jamais, ces rives sauvages. N’oublie jamais, l’amour dans toute sa liberté… Car il est temps, il est grand temps, que reviennent les sauvages. »
