Un dimanche en paysage

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Début novembre, une expédition dans l’Espace-Temps local a réuni une curieuse petite troupe à Bonnevaux, en Ardèche. L’idée étant de fouiller le sensible immédiat. Le compte-rendu d’une habitante

par Annette Jost

A l’invitation de Bien Vivre à Bonnevaux*, une cinquantaine de personnes se sont rassemblées, ce dimanche 9 novembre 2025, devant la salle polyvalente du village. Elles venaient d’horizons proches et divers : une petite vingtaine d’habitants de Bonnevaux, mais aussi de Malbosc, Aujac, Bessèges et environ, Les Vans, jusqu’à Beaulieu …
En ce début d’après-midi ensoleillée, Georges Matichard, concepteur de l’évènement et principal organisateur, revient sur les liens avec Marcher depuis la nuit des temps et sur ce qui s’est fait lors de la première journée du samedi 13 septembre : une initiation à une lecture du paysage et observation de la pierre gravée de La Gardette, le tout documenté par des spécialistes. Nous avions parcouru quelques millions d’années sur l’échelle du temps de la Terre, en laissant de grands trous ici et là qu’aujourd’hui nous allons commencer à combler.
Le Temps devient alors un tissu que les vivants raccommodent et brodent au mieux de ce qu’ils apprennent et comprennent à chaque période de l’évolution, c’est l’image que je me fais en l’écoutant. Un tissu avec des trous, à rapiécer sans fin. Action !

Jean-Guillaume Bordes, enseignant-chercheur à l’université de Bordeaux, humble et passionné se présente. C’est un insatiable curieux pour faire parler les pierres et l’eau. Mais quand il n’y a pas, ou pas encore de traces du passé laissées visibles et lisibles, aux périodes les plus lointaines ou les moins fouillées, comment trouver une autre manière de comprendre ?
Il a choisi d’utiliser son corps, de sortir de son laboratoire, de se mettre en action pour arpenter, voir, entendre, faire autrement, de plein pied dans le laboratoire ouvert du vivant. Il faut toucher la pierre pour qu’elle parle.
Il tient un bloc de silex, surface lisse et brillante au cœur , ramasse l’outil – simple ovale de basalte – dont il va se servir pour obtenir un éclat de silex taillé. Concentré il frappe un coup, un seul, bruit sourd, mat, et le voilà, parfait : un éclat luisant, tranchant sur les bords comme un couteau très affûté. Le chasseur-cueilleur s’est armé plus sûrement pour la survie.

Alors, le groupe commence un déplacement par étapes commenté par Marc Dombre, habitant de Lozère, spécialiste expérimenté de la pierre sèche. Il conduit nos regards vers les murs de soutènement des accols de part et d’autre de la route qui descend vers l’Abeau. Il commente avec précision professionnelle et grande modestie la montée de la calade vers la mairie : toutes les têtes sont levées vers cette belle vue d’ensemble, les toitures, les pierres d’angles des bâtiments, l’orientation des façades, linteaux et arcs de décharge, encadrements des ouvertures et autres techniques du bâti ancien…
Nous cheminons jusqu’à la croix de Nojaret, où Jean-Guillaume nous montre et nous raconte la rivière. Nous sommes sur un promontoire entre les deux vallées creusées au fil des jours par l’eau. Le cours principal dans le fond recueille et rassemble l’eau des ruisseaux affluents descendus de part et d’autre des versants, onze affluents de chaque côté : le bassin versant des bonnes vallées est là sous nos yeux, à nos pieds, c’est une feuille, et même certainement une large feuille de châtaigner. Enfin, à chacun de voir.
Il reste étonné des erreurs ou bizarreries sur la carte IGN, comparée à la réalité du terrain. La source de l’Abeau n’est pas à l’endroit indiqué, le cours d’eau change de nom sans raison justifiée sur le cours trajet qui serpente sur la commune… Il nous incite à rester informés au plus juste, et curieux car, même si à priori les sols aux alentours n’ont guère révélé de traces marquantes, tout est toujours possible. Même, pourquoi pas, du silex un jour, qui sait, ou tout autre chose. Observer, arpenter, s’interroger… Tout un art de vivre.

Nous marchons ensuite jusqu’à l’église, contents de bouger car la belle journée lumineuse est aussi balayée d’un petit vent assez traître qui nous glace les os.
Là, assis en cercle autour de Marie-Lucy Dumas*** et dans la relative chaleur des pierres, nous sommes dans le bâti et, à grands traits, de la fin de l’Antiquité à la fin du Moyen-Age, elle montre et commente, grâce à son grand cahier, l’histoire de la région jusqu’à la naissance de Bonnevaux. Une succession de puissances où les terres locales sont tour à tour confisquées et échangées au hasard des alternances de pouvoir : Celtes, Wisigoths et autres cultures, comte de Toulouse, Évêchés, Viviers, Uzès … Chaque époque y a laissé des lois et un langage qui demeurent dans la toponymie de termes que nous utilisons encore aujourd’hui.

De retour à la salle polyvalente, il reste à placer les évènements sur la fresque grâce à une échelle d’arpenteur tirée entre le buffet de rangement de la vaisselle et le coin opposé, tout en guettant avec envie un verre de tisane bien chaude, de première nécessité pour ce goûter improvisé. Viennent alors un apéritif offert le repas « médiéval » à prix libre : soupe d’épeautre puis emplumeus**** aux pommes et amandes.
Après l’expédition dans l’Espace-Temps au large de notre quotidien habituel, cet agréable moment de partage a permis de nous retisser au vivant du Présent.

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* Bien Vivre à Bonnevaux : association informelle d’habitants autour du désir de (re)créer des liens

** Accols : terme local, ardéchois, équivalent à « faïsses » dans le Gard voisin, et qui désigne en Cévennes ces bandes de terre étroites aménagées transversalement sur les pentes pour pouvoir y faire des cultures

*** Lire l’article Préhistoire d’un ruisseau

**** Emplumeous : terme occitan désignant un entremets traditionnel ancien, compote de pommes cuite au lait d’amandes fraîchement pilées.